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À l'affiche jusqu'au 31 janvier

De fil en frontière

  • Date: 22 octobre, 2026 - 31 janvier, 2027
  • Lieu: H. Fisher & Fils, 4129, boulevard Saint-Laurent

Une réflexion sensible sur les histoires familiales, De fil en frontière pose un regard empreint de compassion sur l’immigration et le travail manuel, et tisse un lien avec le présent.

Derrière les files bien ordonnées qui se forment aux douanes se cachent des récits d’immigration qui, eux, suivent rarement une ligne droite. Depuis la montée des États-nations au dix-neuvième siècle, et le durcissement des règles qui a suivi, les personnes immigrantes voient souvent leur passage vers une nouvelle vie entravé : tantôt on leur refuse l’entrée, les obligeant à faire demi-tour, tantôt on les fait attendre dans l’incertitude avant de les laisser passer. C’est un parcours imprévisible, répétitif et fastidieux. 

Dans De fil en frontière, Rob Shostak utilise le passeport de son grand-père, Arthur, pour représenter le chemin emprunté par sa famille à la fin des années 1920, quittant l’Europe de l’Est pour s’établir au Canada. Les répliques d’une bonne centaine de tampons en bois sont accrochées, formant une topographie flottante, chacune reproduisant la forme d’une empreinte relevée dans les pages froissées du passeport. En arrière-plan, une toile porte encore plus loin l’allusion au voyage : l’artiste y a réalisé une couture qui retrace avec intention le parcours de sa famille, poussant toujours plus à l’ouest à travers l’Europe, au-delà du Royaume-Uni, et jusqu’au Canada. Rappelant le chemin sinueux emprunté par les siens, sur terre et sur mer, les tampons suspendus fonctionnent également comme des instruments de pouvoir, dictant les mouvements des personnes immigrantes et les soumettant à des contrôles répétés sur le chemin de leur nouvelle vie.

À son arrivée à Montréal, Arthur a ouvert une boutique de fourrure avec son frère, Sam. Selon les archives familiales, l’entreprise a eu pignon sur rue au 736, rue Notre-Dame Ouest, dans le Vieux-Port, puis dans l’édifice Belgo, au 372, rue Sainte-Catherine Ouest. Pour situer sa famille dans le vaste patchwork des entreprises de propriété juive de l’industrie montréalaise du vêtement, l’artiste a choisi de remplacer la base de chaque tampon, qui serait normalement faite de caoutchouc, par de la fourrure.

Contrairement au caoutchouc, la fourrure est absorbante, et elle isole et protège du froid. On peut la voir comme étant aux antipodes du caoutchouc dur utilisé dans la fabrication d’un tampon. Plutôt que de forcer un mouvement des corps, la fourrure offre une pause et enveloppe le corps de douceur et de chaleur. Si la marque laissée par un tampon peut ouvrir la voie à un passage sûr, la fourrure porte plutôt une promesse de sécurité et de survie.

La taille inhabituelle des tampons utilisés dans l’œuvre De fil en frontière évoque la répétition inhérente aux systèmes migratoires et au processus de confection de vêtements. Si chaque tampon est une référence directe à l’une des empreintes qui se trouvent dans le passeport du grand-père de l’artiste, des millions d’autres témoignent de parcours migratoires semblables. Chaque morceau de fourrure peut être vu comme une parcelle des nombreux manteaux confectionnés, réparés et portés pour se protéger de la rigueur des hivers montréalais. Ici, les tampons ne sont pas seulement des outils; ils sont aussi témoins du mouvement de celles et ceux qui quittent leur pays et du parcours qui s’en suit.

À travers une réflexion sensible sur les histoires familiales, Rob Shostak pose un regard empreint de compassion sur l’immigration et le travail manuel, et tisse un lien avec le présent. Le magasin H. Fisher & Fils a offert des services de pelleterie de 1924 à 1934 sous le nom Harry and Millie Herman’s Furrier Shop. Avec l’œuvre De fil en frontière, ce lieu prend encore une fois une nouvelle dimension : à partir de l’histoire d’une famille, il fait écho à d’innombrables expériences de travail, de fabrication et de migration, à Montréal comme ailleurs.

 

Rob Shostak est un artiste multidisciplinaire montréalais établi à Toronto, au Canada. Sa pratique se situe à la croisée des lieux, de la mémoire et du temps. Installations, performances ou œuvres numériques, son travail prend souvent des formes oniriques et aborde les thèmes de l’espace, de la perception et des traces qui façonnent l’expérience de vie au quotidien.

Shostak est peut-être particulièrement connu pour ses costumes uniques et ludiques, véritables œuvres d’art à porter qui transforment les repères architecturaux de Toronto en installations incarnées. Sa pratique s’étend aussi à la cuisine : il fait de la pâtisserie un médium expérimental pour réfléchir à la mémoire et à la matérialité. Son installation Parchment, exposée en 2022 à la galerie FENTSTER, était composée de morceaux de papier parchemin recueillis dans sa communauté et explorait les marques laissées par la préparation du pain hallah pour le shabbat.

Ses œuvres ont été présentées par DesignTO et The Bentway, et exposées dans le quartier Waterfront de Toronto dans le cadre des événements Winter Stations et Icebreakers. De plus, certaines de ses œuvres ont paru dans les revues Architectural Record, Azure et Domus, dans le quotidien Toronto Star, et à CBC, notamment. Shostak est titulaire d’une maîtrise en architecture de l’Université de Toronto et d’un baccalauréat en psychologie et études humanistes de l’Université McGill. Site web de l’artiste.

 

– Traduit de l’anglais par Catherine Leclerc

Dans ma pratique, j’utilise l’ordre et la répétition pour aborder les idées de lieux, de mémoire et de temps. Je suis attiré par les questions qui résistent à une représentation facile : la formation et l’estompement de la mémoire, la façon dont les humains s’orientent dans les espaces et les systèmes plus vastes qu’eux, l’émergence d’histoires à travers un processus et une forme.

De fil en frontière a pour point de départ le passeport soviétique de mon grand-père, émis en 1928, qu’il a utilisé pour immigrer au Canada à l’adolescence avec son frère et sa sœur. Après s’être installé à Montréal, il a travaillé dans l’industrie du vêtement et des accessoires, et est éventuellement devenu pelletier.

Pour chacune des quelque cent empreintes à l’encre qui se trouvent dans le passeport, j’ai créé un tampon en bois rappelant celui qui aurait pu être utilisé à l’origine. La surface en caoutchouc embossé est remplacée par de la fourrure : la forme globale reste, mais le texte est absent. Ces instruments de contrôle utilisés pour accorder des autorisations ne peuvent produire de marques lisibles avec constance. Ils revêtissent plutôt la matière qui aura permis à mon grand-père de gagner sa vie. Reliés les uns aux autres selon une grille dense et régulière, les tampons forment une surface évoquant un tissu qui reprendrait les proportions du passeport d’origine.

L’ensemble est bordé d’une toile sur laquelle une couture retrace le trajet emprunté par mon grand-père depuis l’Ukraine jusqu’au Canada, par terre et par mer. La pièce de tissus initiale, d’un seul tenant, a été coupée puis recousue, dans un geste de confection qui garde la trace du déplacement.

Ces transformations établissent un lien entre, d’une part, les procédures réglementaires associées à la migration, et d’autre part, les motifs et les gestes répétés du travail textile.

– Rob Shostak

Partenaires

Cette exposition a été rendu possible en partie grâce au gouvernement du Canada.

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